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Les coursiers tels qu’ils étaient et ce qu’ils pensaient en 1996…

Article paru dans L’HUMANITE le 30 janvier 1996

Je rencontre ZZ, Cyril et Christophe dans un café enfumé entre République et Bastille. Ils répondent tous les trois à mes questions. Ils ont leurs mots, leurs expressions, leurs contradictions. Ils grillent clope sur clope.

METIER

Il y en a qui croient que lorsqu’on rate ses études, on se met coursier. Mais cela ne marche pas comme ça. Il faut être « pro », respecter des temps de livraisons extrêmement précis, bien connaître Paris, prendre la responsabilité de transporter des ektas originales, des passeports, du « liquide », par exemple.

GREVE

S’il n’y avait pas de coursier à Paris, tout ce qui travaille avec la photocomposition, la presse, l’édition, la publicité ne s’en sortirait pas. On est plus rapides que La Poste. Et puis, on ne fait pas grève... On ne peut pas se le permettre. On risquerait de nous retirer une journée sur notre paie. Et cela ne se fait pas avec les clients...

SYNDICAT

Les syndicats chez les coursiers, ça n’existe pas. Il y a bien une rumeur qui court, il devrait s’en monter un, mais on ne voit rien venir... Dans notre société - on est quinze -, on n’en ressent pas la nécessité. Quand on a quelque chose à dire, on le dit. On a déjà obtenu une prime, comme ça.

DIGNITE

Silence...

MORT

Nous, c’est toujours à fond, avec un croissant dans le ventre pour la journée ! C’est ça, la folie des coursiers, vous vous levez pour aller travailler, vous ne savez même pas si vous allez rentrer le soir. Il paraît qu’il y a plusieurs accidents de coursiers par jour et plusieurs morts par semaine rien qu’à Paris...

SUICIDE

Je pense qu’il y avait un peu de ça dans la façon dont je fonçais avant. Maintenant, quelqu’un m’attend à la maison. Cela change tout. Maintenant, j’ai peur de me tuer.

CRAPULES

Il faut avouer que vis-à-vis des automobilistes, on est des crapules finies. Si une voiture a le malheur de mettre son clignotant et de changer de file, on passe quand même. En force. Dans notre tête, on est programmés pour rouler. On ne peut pas s’arrêter.

BASTONS

A cause de nous, il y a des voitures qui se cognent. Nous, on continue. On ne peut pas se permettre de mettre notre permis en jeu. C’est pour cela que l’on est détestés. Il y a souvent des bastons entre automobilistes et coursiers. C’est pas qu’on est des ordures. C’est le travail qui veut ça.

FRACTURE SOCIALE

Silence...

APPARTENANCE DE CLASSE

Oui, on se sent de la classe ouvrière. Peut-être davantage employés, quand même...

EXPLOITATION

Oui, on est exploités ! Les cigarettes, l’essence et maintenant, la deuxième CSG, ça n’arrête pas ! Il paraît que la France est le pays le plus taxé !

SYSTEME

La France est vraiment descendue très bas. A Paris, tout le monde lutte pour ne pas craquer. Entre les vols, les bombes, le fric et les embrouilles, les gens n’en peuvent plus. Il y a trop, trop, trop de problèmes. c’est le système qui veut ça.

EUROPE

Nous étions un des pays les mieux placés et on se fait grignoter. C’est comme la gastronomie. Dans les hypermarchés, on ne vend plus que des produits étrangers. Avant, j’y faisais attention. Je n’achetais pas n’importe quoi. Maintenant, il y en a trop, je suis écoeuré...

MANIFS

Ah oui, les manifestations, ça sert drôlement. Les étudiants, il y a un peu plus d’un an, ont obtenu ce qu’ils voulaient lorsqu’ils sont descendus dans la rue.

REVOLTE

En premier les drogues dures. Ça pourrit la vie et ça rapporte trop d’argent à l’Etat. En deuxième, le problème du logement. Pour un couple de jeunes, c’est la galère. Si on n’avait pas les amis, on serait à la rue. En troisième, l’immigration. On se fait trop marcher dessus...

VOTE

Je n’ai jamais voté. Je ne crois pas au changement. Il y a des gens qui pensent qu’en changeant de parti, on obtient un changement immédiat. Moi, je n’y crois pas. Chaque fois qu’un nouveau parti est élu, les lois changent, ils créent des impôts ou ils en retirent, mais cela ne change pas vraiment, parce qu’un parti qui arrive et qui change tout d’un coup, cela ne peut pas exister. On met toujours tout sur le dos du gouvernement et on n’a pas tort. Mais si en haut, ils font ça et en bas, ils font autre chose, ça ne marchera jamais.

CHIRAC

Il a intérêt à tenir ses promesses...

ROBERT HUE

Je ne sais même pas ce qu’il pense. On a un manque d’informations sur les communistes. On en parle, on en parle, mais finalement, on ne sait pas ce qu’ils pensent.

GAUCHE

La gauche et la droite, ce n’est pas pareil. Oui, on fait la différence.

LE PEN

S’il passait, cela ferait beaucoup de dégâts. Cela tournerait vite à la guerre civile. Mais je suis franc, je ne voterais pas contre. Je ne suis pas raciste, mais une part de ce qu’il dit est vrai. Ce qu’il veut, c’est remettre la France à sa hauteur. Quand on voit comment les Français galèrent, comment ils se font marcher sur les pieds... Ce n’est pas un problème d’étranger. C’est le problème de certains d’entre eux qui ne veulent pas se civiliser.

ARMES

C’est nul. Sur soi ou à la maison.

TERRORISME

C’est quand même malheureux. Les gens prennent le métro, ils rentrent et ils se retrouvent avec une jambe ou un bras en moins. Quand Kelkal a été tué, on n’a eu aucune pitié. Lui, il n’avait pas eu de pitié pour les autres.

BOURSE

Il y a beaucoup d’argent en dessous. C’est pas logique. Ca nous dépasse. Mais franchement, on serait nés riches comme eux, on ferait pareil !

FIERTE

Dans notre métier, on va chez tout le monde. On va dans des taudis, dans des cases, dans des chambres de bonne et dans des palais, des ambassades. On fréquente les chaînes de télévision. C’est un moyen de rencontrer du monde. Le pavillon de Sylvie Vartan a une fontaine dans l’entrée. C’est joli. La maison de Dominique Rocheteau, à l’extérieur, c’est pas terrible, mais alors dedans, c’est immense.

AVENIR

Aujourd’hui, celui qui a la vitesse a le pouvoir. Mais la vitesse peut amener la chute des sociétés de coursiers. Déjà, le fax nous fait du tort, mais avec Internet, on risque de ne plus avoir besoin de nous. Chaque boulot a son ennemi. Dans les usines, les robots ont chassé les hommes. Nous, c’est l’ordinateur qui peut nous trahir.

CIVILISATION

Pour le moment, on progresse dans le travail, mais pas dans la vie.

BONHEUR

Il y a trop, trop, trop de problèmes à la fois.

REVE

Etre sur une île avec ma femme et mes gosses, tranquille, loin de la société. Avoir un travail et un bon confort, une vie décente, ne jamais avoir à demander, m’en sortir moi-même.