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Gestion à
l'ancienne contre management high-tech
Les
Nouveaux Coursiers/Novea
L'année
2007 s'annonce noire pour
les coursiers. Depuis le 1er janvier, la convention collective a
mis fin
au principe de rémunération à la tâche et
rendu obligatoire le salaire fixe
avec une prime variable selon la qualification du salarié. Une
petite
révolution dans le monde de la course, qui a toujours
marché à la carotte, en
travaillant dur.
« Jusqu'à
présent, le coursier n'avait comme seul repère que le
nombre de bons. S'il
faisait 1 000 bons dans le mois à 2 euros le bon, il
voulait voir
s'afficher 2 000 euros au bas de sa fiche de paie. Un point c'est
tout 1*»,
explique Bruno
Frénot,
de la Fédération des transports CFTC.
« La pilule est difficile à
avaler pour eux. Ce sont des gens qui ont l'illusion d'être
indépendants et de
pouvoir dire merde à leur patron s'ils ne veulent pas travailler
un jour parce
que, la veille, ils ont fait la fête tout en se disant qu'ils se
rattraperont
en bossant plus dur les jours suivants », décrypte François
Thomas,
du Syndicat CGT Coursiers.
Il y a encore dix ans, un coursier
pouvait toucher trois fois le SMIC. Une aubaine pour des jeunes qui
arrivaient
dans ce métier sans qualification particulière.
Nouvelle
génération.
Chez Les Nouveaux Coursiers (LNC),
l'une des plus grosses sociétés de courses
d'Ile-de-France, il n'y a pas encore
eu de réclamation. « Mais tous les coursiers ont
dû décortiquer leur fiche
de paie fin janvier pour savoir s'ils n'avaient pas été
roulés », suppose Éric
Darras, le patron de LNC. Sa société fait partie de
l'histoire des
entreprises de courses qui ont connu les heures de gloire du
métier dans les
années 80 et 90. Ancien de la pub, Éric Darras s'est
lancé au début des années
80 et a commencé l'aventure seul au volant de son scooter.
« Au bout de
quatre mois j'avais embauché cinq personnes. Aujourd'hui, nous
sommes 180
salariés, dont une centaine de coursiers et 40
chauffeurs », raconte ce
quinquagénaire.
Rien de tel chez Novea, le
petit dernier du monde de la course en Ile-de-France, qui se veut le
représentant d'une nouvelle génération. « Nous
avons délibérément choisi un nom
déconnecté
du monde de la course. Avec Philippe Lereffait, mon
associé, nous voulons
dépoussiérer le métier »,
explique Mickael Macé, son jeune
PDG. Lancé en 2002, ce holding est le fruit du mariage
de trois sociétés
de courses (API Courses, SOS Coursiers et Sprint Courses,
créées dans
les années 90) et d'Orange Web, PME
spécialisée dans les logiciels de
traçabilité.
Un
hub
comme point de ralliement.
Depuis, l'entreprise grossit chaque
année par croissance externe en rachetant des petites
sociétés, comme Courses Éclair, une
entreprise d'insertion strasbourgeoise,
ou, plus récemment, Eurodès.
Elle surfe aussi sur la vague du développement durable en
vantant son
partenariat avec Urban Cycle, une entreprise de courses
à vélo et en
rollers. Aujourd'hui, elle compte 120
salariés dont 105
coursiers. À deux pas de la porte Maillot,
un petit local sert de point de ralliement aux coursiers de Novea. Dans
le
vocabulaire maison, il s'agit d'un hub où les coursiers
déposent ou récupèrent
des plis. Max est venu y faire une pause-café avant d'enfourcher
à nouveau son
scooter. Il travaille depuis deux ans pour Novea et ce 1er janvier
n'aura
pas changé grand-chose pour lui. Car
l'entreprise ne rémunère plus au bon depuis longtemps.
« C'est
nettement mieux, explique-t-il. Moins stressant. Tu sais combien tu
gagnes à la
fin du mois. T'es pas là à calculer tes bons ou à
brûler le bitume pour faire
du chiffre. »
Sur le plan commercial, la société a
arrêté de vendre des bons ou des unités à
ses clients pour leur proposer un
système de tarification par zone, identique à celui de la
RATP. « Cette
stratégie influe directement sur la rémunération
des coursiers. Nous
ne vendons plus de bons,
donc nous ne rémunérons plus à la performance,
comme c'est la pratique dans le
secteur », explique Mickael Macé.
Concrètement, un
coursier de Novea touche un
salaire fixe égal au minimum conventionnel
légèrement supérieur au SMIC
auquel s’ajoute une prime de 150 euros pour l'entretien du
véhicule et une
prime de présence de 150 euros 2*,
dégressive dès le deuxième jour d'absence.
Une politique de rémunération
qui a fait fuir plusieurs coursiers de la société
Eurodès, rachetée
dernièrement par Novea. « La
mentalité dominante du coursier est celle du mercenaire,
payé à la tâche et
capable de passer d'une société à l'autre pour 10
centimes d'euro de différence
par bon. Nous proposons un modèle économique et social
différent. Nous ne
donnons aucun objectif en nombre de courses journalières 3*,
mais nous sommes très
exigeants quant à la
qualité de la course », explique Philippe
Lereffait.
Chez LNC, le
coursier débutant est désormais payé 1 500
4*
euros brut.
« Avec un peu
d'expérience, il passera à 1 800 euros brut »,
détaille
Éric Darras. Mais le dirigeant n'est pas, pour autant, convaincu
par la
nouvelle réglementation. « La
rémunération au bon, c'était le système le
plus juste pour l'employeur comme pour le coursier. On ne pourra plus
les payer
avec des primes de rendement et celles-ci pouvaient représenter
jusqu'à
40 % du salaire. » En
réalité, le paiement au rendement était interdit
depuis 1998 5*,
lorsque le secteur
s'est vu rattaché à la
convention collective du transport qui, dans son article 14, proscrit
cette
forme de rémunération.
« Mais les entreprises avaient
joyeusement contourné le problème, pointe François
Thomas, de la CGT Coursiers.
Elles payaient leurs salariés 1 000 euros brut et
complétaient en prime de
rendement et frais kilométriques pour que, en bas de la fiche de
paie, le
salarié touche une rémunération nette
correspondant au nombre de bons réalisés.
Elles étaient doublement gagnantes car, avec la loi Fillon 6*,
elles ne payaient (pratiquement)
pas de
charges sociales sur les bas salaires. »
Travailler plus pour gagner plus. Afin de se défaire du
système des bons, LNC a changé
de logiciel le 1er janvier dernier pour permettre une
traçabilité de ses
coursiers en temps réel. « Avec deux entreprises de
transport, nous avons
investi plus de 760 000 euros pour développer cet outil,
explique Éric
Darras. Les nouvelles règles sociales et le paiement au fixe ne
nous permettent
plus de fonctionner avec une gestion à la papy. »
Conséquence directe de
cette évolution technologique, l'entreprise
va maintenant avoir une vision très fine du temps de
travail des coursiers, un concept tout nouveau pour le patron et ses
salariés.
« Les baratineurs qui assurent faire plus de 35 heures par
semaine ne vont
plus pouvoir nous la raconter 7*.
Et ceux
qui, effectivement, travaillent plus toucheront des heures sup.
Surtout, le
logiciel va nous permettre d'abandonner progressivement la
référence au
bon », espère Éric Darras.
Au centre d'exploitation où
travaillent trois dispacheurs, Riquet a encore du mal à ne pas
parler en bons.
« Tu vas prendre un quinzième à sept bons puis
un quatorzième à trois
bons, annonce-t-il à l'un des coursiers. On n'est pas encore
complètement
formaté au nouveau système. Je le découvre chaque
jour. » « Ce
nouveau logiciel est quand même plus pratique. On suit mieux les
coursiers qui
naviguent dans Paris », ajoute Alain entre deux coups de
fil. D'ici à deux
mois, les appels incessants des coursiers pour prendre de nouvelles
courses ou
faire préciser une adresse devraient progressivement
s'arrêter. « Nous
allons équiper chaque
coursier d'un PDA (un ordinateur de poche) muni d'un logiciel de
géolocalisation », explique Éric Darras.
De leur côté, les
coursiers de Novea ont
abandonné depuis longtemps le téléphone,
devenu ringard.
L'entreprise s'est tout de suite démarquée de ses
concurrents en utilisant un
logiciel de traçabilité développé par sa
filiale Orange Web pour suivre les
coursiers tout au long de la journée. Chacun
d'eux est équipé d'un PDA sur lequel il reçoit
directement les messages pour relever les plis dans son secteur.
Ils
n'ont donc plus de contact téléphonique avec le
dispatcheur. À 49 ans, René,
jusqu'alors dispatcheur chez Eurodès, se forme au nouveau
logiciel. « Ce
nouveau système change ma relation avec les coursiers. Avant je
gérais 500
appels par jour et je mettais la pression au téléphone,
reconnaît-il. Avec cet
outil, c'est
nettement
moins speed pour eux. C'est à moi de rester
concentré pour leur
permettre de faire des tournées plus cool dans leurs secteurs
respectifs. Les
coursiers sont, du coup,
plus autonomes»
Reste que ces changements
d'organisation ne jouent pas en faveur de Novea sur le plan de
l'embauche.
« Nous avons beaucoup de mal à recruter car les
coursiers ne comprennent
pas notre fonctionnement, avoue Mickael Macé. En revanche, nous
savons les
garder. Le
turnover est de
l'ordre de 5 %, alors que dans la profession il tourne autour de
15 %. » L'entreprise a en effet institué
une prime de présence
de 150 euros, supprimée dès le deuxième jour
d'absence. Elle rémunère également
le bon entretien du véhicule 9*.
Pour
créer une culture d'entreprise, Novea veut mettre en place une
communication
interne, mais y va sur la pointe des pieds. « J'ai
proposé à la direction
de distribuer aux coursiers des vêtements de pluie marqués
au nom de
l'entreprise. Mais Philippe Lereffait est très réticent
car les coursiers n'aiment
pas être identifiés, explique Magalie Demoete, responsable
de la communication.
Nous voulons créer un esprit d'appartenance au groupe. Nous
réfléchissons à un
kit de bienvenue pour chaque nouveau coursier qui comprendrait un petit
livret
de présentation de l'entreprise. »
On recrute en permanence.
Chez LNC, Éric Darras, en vieux
routier du secteur, ne croit plus à ces artifices de
communication. « Ce
sont des gens trop indépendants. On peut imaginer beaucoup de
choses pour les
fidéliser, ils s'en fichent pas mal. Nous offrons, par exemple,
à chaque
nouveau coursier une caisse métallique marquée :
aucun ne l'utilise. Même
chose pour le blouson de l'entreprise. Il y a quelques années,
j'ai voulu leur
proposer une mutuelle. La majorité a refusé. Ils ne
comprennent pas l'intérêt
de payer 60 euros par mois pour être bien couverts. »
Résultat, chez
LNC, le recrutement
n'est pas non plus chose aisée. 30 %
des coursiers ne restent pas plus d'un an et
demi dans l'entreprise, qui part à la chasse en
permanence.
Les places de dispatcheurs sont
rares. Le
comité d'entreprise
rame aussi chaque année pour préparer une journée
qui permette à l'ensemble des
salariés de se retrouver. « L'an dernier, nous avons
organisé une journée
kart qui a très bien marché. Mais, cette année,
nous avons deux fois moins de
participants pour la sortie au cirque », maugrée
Line, trésorière du CE et
standardiste chez LNC. Inutile, également, de compter sur les
évolutions de
carrière pour capter ces salariés. « Nous
pouvons proposer à certains coursiers
de devenir dispatcheurs dès qu'une place se libère, mais
c'est rare, explique
Éric Darras.
C'est
plus
difficile de les convaincre de passer chauffeurs
dans un véhicule à quatre roues car le
métier est moins valorisant à leurs yeux et, surtout, il
est nettement
moins bien rémunéré. »
10*
Reste la professionnalisation du
métier via la formation pour stabiliser les salariés.
Mais le secteur en est à
ses débuts. Le nouvel avenant fixe désormais des sessions
de formation à la
sécurité routière pour tout nouvel embauché
Il était grand temps.
Une
profession chahutée par ses donneurs d'ordres
Dans
les années 80, les coursiers étaient des rois,
se souvient Alain, un ancien coursier aujourd'hui dispatcheur chez LNC.
Les
entreprises étaient aux petits soins, nous accueillaient avec le
café, et
certaines mettaient à notre disposition des salles avec le
téléphone. Cette
époque est révolue. »
Depuis trois ans, le secteur est, en effet, rudement secoué par
un phénomène de
concentration. Si la TPE reste, pour le moment, le modèle
dominant dans
l'univers de la course (avec 1 300 entreprises dont 750 en
Ile-de-France),
elle va devenir une espèce en voie de disparition d'ici à
quelques années. Car
il s'agit maintenant pour ces sociétés de services de
répondre à des appels
d'offres et non plus simplement de vendre leurs carnets de bons aux
clients.11*
Résultat,
le
secteur est fortement secoué par les
vagues de regroupements qui s'abattent sur lui depuis quatre ans. Les
Nouveaux
Coursiers viennent tout juste de fusionner avec Anfra Services,
une
entreprise rachetée depuis trois ans. Novea poursuit sa
croissance organique
par rachats de petites entités. Quant à Top Chrono,
l'entreprise leader
de la course, elle s'est rapprochée de TZF, une
société de services qui
met des coursiers à disposition de ses clients. « Les
donneurs d'ordres exigent des prix toujours
plus bas.12* Certains
pratiquent
même les enchères inversées », pointe Jean-Luc
Bourdil, président du
Syndicat national des transports légers.
Les
professionnels espèrent que l'avenant coursier de la convention collective tirera
vers le haut
le secteur. En plus de la suppression de la
rémunération à la tâche, les
entreprises doivent désormais être inscrites au registre
des transporteurs et
prouver leur solidité financière. « C'est une
façon d'écarter les sociétés
peu scrupuleuses qui répondent aux enchères
inversées et font du mal à
l'ensemble de la profession », assure Jean-Luc Bourdil. Le
syndicat
travaille aussi avec la Dilti et l'Inspection générale du
travail des
transports à la mise en place d'une charte pour lutter contre le
travail
illégal. « De
toute façon, cette profession va mourir, pronostique
Éric Darras, le
patron de LNC. Depuis trois ans je constate une baisse de mon chiffre
d'affaires de 15 à 20 % par an. » D'où
une tendance à la
diversification dans des domaines connexes. LNC investit, par exemple,
dans la
logistique en achetant des entrepôts. 13*
Les Nouveaux Coursiers (LNC)
Chiffre d'affaires : 7,5
millions d'euros
Salariés :
180
Implantations : 6 sites
en Ile-de-France
Novea
Chiffre d'affaires : 6,2
millions d'euros
Salariés : 120
Implantations : 6 sites
à Paris, Lille, Lyon et Strasbourg
COMMENTAIRES DU SYNDICAT CGT DES COURSIERS
1-
Cette phrase est de François THOMAS et
dite comme telle dans l’article du Nouvel Obs,
consultable
dans la revue de presse…
2-
Prime qui n’apparaît pas sur les
bulletins de salaire des nouveaux embauchés… A-t-elle jamais existée ?
3-
NOVEA demande à ses coursiers d’effectuer entre vingt et
vingt-cinq courses par jour. On
leur
fait remarquer quand ils sont en dessous et ils sont
« particulièrement » suivis.
4-
Des anciens coursiers disent… A vérifier.
5-
Depuis 1992. La plupart des entreprises dépendaient,
à cette
époque, de la Convention
Collective
des Transports, car elles avaient des véhicules quatre roues,
des codes APE,
transport et indiquaient la
Convention des Transports sur les bulletins de salaire des coursiers.
6-
Exemple : une entreprise payant au
SMIC a droit à un abattement de + de 300 € sur les charges sociales. Sur un salarié
payé deux fois le SMIC,
rien ! Elle a donc tout intérêt à payer
au SMIC et à verser la différence en indemnités
kilométriques. Non imposées. Ou
à embaucher
deux salariés au
SMIC !
7-
Un dispacheur digne de ce nom sait parfaitement combien
d’heures travaillent ses
coursiers !
C’est l’argument sempiternel des patrons de dire que leurs
salariés font semblant
de travailler… C’est bien pour ça
qu’il est indiqué « périodes de pauses, d’inaction, coupures, repas et variation
de l’intensité de leur
activité ../.. le temps de travail
effectif
est diminuée d’une durée forfaitaire d’une heure »
à l’Article 26,
alinéa 2-2,
décompte de la durée
du travail, dans le nouvel avenant de décembre 2005.
8-
9-
Ah ? Sur les feuilles de paye
n’apparaissent que les kilomètres effectués à
titre professionnel,
remboursés au tarif fiscal, soit : 0,192 € du
Km.
10-
C’est à vérifier, certains chauffeurs
gagnent beaucoup plus que des coursiers deux roues
et la plupart du temps, ils gardent la voiture pour rentre
chez eux, avec une carte
essence…
C’est vrai qu’ils sont payés aussi « à la
course »…
11-
La « petite entreprise » et les
artisans sont les réservoirs de main-d’œuvre d’ajustement des plus grosses boîtes, quand il y a du
boulot, elles prennent les miettes, quand il n’y en a pas,
« c’est le risque d’être à son compte»
12-
Les boîtes de courses se font une guerre
incessante depuis vingt ans. Pour avoir de
nouveaux
clients, les seuls arguments ont été le prix et le nombre
de bons par course.
La palme pourrait
revenir à TOP
CHRONO qui a « inventé » le demi bon. Il
est évident qu’en
diminuant le nombre de bons payé par le
client, le coursier voyait son salaire diminuait d’autant.
« Chez nous : Tout PARIS à un bon ! »
Au début de la course, les
arrondissements
excentrés étaient à deux bons
13-
Alors à quoi bon se préoccuper d’une
population qui, elle aussi va mourir ? Les coursiers vont
devenir de simples livreurs,
payés au SMIC…
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