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Un
accord
intersyndical, applicable fin 2006, impose des règles à
la profession. Tour de
roue des usages.
Les
coursiers
sur la voie loyale
Par
Sonya
FAURE
QUOTIDIEN
:
Mercredi 16 août 2006 - 06:00
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Vous
voulez des anecdotes ? Il en connaît long comme son bras
tatoué. «Un
jour, le patron d'une
boîte de courses est parti au ski. C'était la fin du mois,
il a posé un seul
chèque sur la table pour régler les paies de cinq
salariés. Et il a dit :
"Un de vous l'encaissera, et il paiera les quatre autres."» Ça
fait vingt ans que Brahms c'est son surnom, il y tient est
coursier. «Entre
le règlement intérieur et la réalité,
ça n'a rien à voir», dit-il. Un
constat confirmé par François
Thomas, de la CGT coursier, qui accompagne une dizaine de dossiers aux
prud'hommes : heures supplémentaires non payées,
coursiers poussés à la
démission... Née il y a près de trente ans, la
profession (15 000 coursiers en
France, et 1 200 à 1 500 entreprises) a du mal à se
réguler. En décembre pourtant,
cinq syndicats de salariés et le Syndicat national des
transports légers (SNTL)
ont signé un accord fixant de nouvelles règles sociales,
qui devrait être
applicable à la fin de l'année.
Le
métier de
coursier y est pour la première fois défini. «Avant,
la profession était un no man's land, reconnaît
Jean-Luc
Bourdil, président du SNTL. Nous
avons voulu clarifier les règles pour éviter le travail
au noir et la
concurrence déloyale. 70 % du prix de revient d'une course,
c'est le coût
social. Certains employeurs "oubliaient" de déclarer leurs
charges à
l'Urssaf. Tout de suite, ils devenaient plus compétitifs que
ceux qui
respectaient les règles.» Les entreprises
auront désormais
l'obligation de s'inscrire au registre des entreprises du transport et
de donner
cinq jours de formation aux apprentis coursiers. En attendant, les us,
coutumes
et chausse-trappes de la profession en un tour de roue.
Erreur
sur le
livreur
Pas
de
méprise, malheureux ! Le livreur de pizza est un jeune fou qui
roule sur les
trottoirs. C'est en tout cas ce que dit le coursier, qui, lui, a 35 ans
en
moyenne et de l'expérience à revendre. «Contrairement
à l'image d'Epinal, les coursiers n'ont pas tant d'accidents
qu'on le
croit», assure Jean-Luc Bourdil,
président du SNTL. En 1999,
Paris comptait 6 000 coursiers et 2000 livreurs de la restauration
rapide. Un
sur dix était tout de même victime d'accident dans
l'année, selon la CGT.
C'est
écrit :
le paiement au rendement est interdit par la loi. Et pourtant. «Les coursiers sont
payés au bon, à la
course», explique François Thomas. Et beaucoup
d'entreprises se livrent à un
savant dosage sur la fiche de paie. Exemple : un coursier fait 1 000
bons à
deux euros dans son mois. Il doit donc toucher 2000 euros. Sur son
bulletin de
salaire, l'employeur inscrira 1 000 euros en salaire, pour 35 heures
travaillées par semaine, et 1 000 euros d'indemnités
kilométriques, sur
lesquelles il ne paie aucune charge sociale. Il s'exonère ainsi
de payer les
heures sup au-delà des 35 heures. Le coursier, souvent peu
qualifié, ne
proteste pas : la rémunération à la course permet
de toucher des sommes
beaucoup plus élevées que dans les métiers
où les salaires sont alignés sur une
grille liée aux qualifications. Mais il s'aperçoit
bientôt que ses congés
payés, comme sa retraite, sont calculés sur la base de
son salaire fixe. Et se
révèlent bien faibles.
Avec
le nouvel
accord signé en décembre, les employeurs devront payer
leur coursier avec un
salaire fixe (proche du Smic) et une prime de 75 à 150 euros
minimum, selon la
qualification du coursier. «Ça va
faire grincer des dents côté employeurs et
côté employés, reconnaît
Maxime Dumont, secrétaire adjoint de l'Union
fédérale route CFDT et signataire
de l'accord. Les
rémunérations
vont baisser, mais le métier retrouvera sa noblesse.» Pour
la
CGT, qui n'a pas signé l'accord: «Cette
prime variable institutionnalise le paiement à la course, qui
est
accidentogène.»
Mannequins,
fleurs et galettes
«Pour
économiser une voiture de livraison, les entreprises font faire
n'importe quoi
aux coursiers ,
râle Brahms. J'ai
déjà transporté deux mannequins en retard pour un
défilé. J'ai livré des fleurs
: un tour de périph et elles n'avaient plus de pétales.
On m'a même fait porter
des galettes des rois : à l'arrivée, elles étaient
broyées. Franchement, est-ce
que j'ai une tête de roi mage ?» Pourtant,
les coursiers font
beaucoup de cadeaux à leur patron. Dans l'écrasante
majorité des cas, ils
travaillent avec leur propre véhicule. En cas d'accident, le
coursier en est
souvent de sa poche. «Dans
certains contrats de travail, il est même écrit que si le
coursier n'a plus de
deux-roues, au bout d'une semaine, il est considéré comme
démissionnaire», rapporte François
Thomas. Le coursier paie
également l'essence. «Le coursier
se vit comme un indépendant et l'entreprise le conforte dans
cette idée», conclut
François Thomas. Certaines entreprises, qui décrochent un
gros client, montent
une petite «filiale» dont les coursiers lui sont
exclusivement dévolus. En cas
de perte du client, le patron dépose le bilan. Ce qui a le
mérite de le
débarrasser des coursiers, sans avoir à les licencier.
«Orgueilleux»,
«flambeur», «individualiste», selon
Brahms, le coursier a du mal à
s'organiser pour revendiquer ses droits. «Les
années 80, c'était l'âge d'or de la course, se
rappelle-t-il. Le
travail ne lui faisait pas peur et un mec
sans diplôme pouvait toucher un salaire de cadre, jusqu'à
30 000 francs par
mois. C'était un peu comme les boxeurs américains : j'ai
20 ans, je gagne des
millions, et j'emmerde le monde. Seulement, le bon, qui était
à 12 balles il y
a vingt ans, n'a pas bougé. Beaucoup de coursiers se sont
endettés et sont
tombés dans la précarité.» Aujourd'hui,
beaucoup de jeunes
sont originaires des quartiers populaires. «On
vient au métier en sortant de la cité, quand on ne sait
pas quoi faire, reconnaît
Jean-Luc Bourdil. Mais,
au bout de
deux jours à faire des heures et des heures sur sa moto,
ça devient sérieux. Il
faut retirer son casque, dire "Bonjour, madame." Notre métier
socialise un certain nombre d'entre eux.»
Des
heures à
faire «de la chaise»
Mais
le
paiement à la course pousse à travailler toujours plus et
crée une dépendance
vis-à-vis de l'employeur. «Il peut
facilement se débarrasser des salariés les plus grandes
gueules, en les poussant
à la démission, explique François
Thomas. Il suffit de
lui donner les courses les
moins urgentes, donc les moins payées. On peut aussi le faire
attendre, lui
donner que deux heures de travail le matin et plus rien jusqu'au
soir.» Ça
s'appelle «faire de la chaise» et c'est vraiment pas digne
d'un coursier. Car,
comme dit Brahms : «On
n'est pas
des coursiers en plastique, quand faut y aller, faut y aller
!»
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